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DOULEUR ET GLOIRE

Écrit et réalisé par Pedro ALMODOVAR - Espagne 2019 1h53 VOSTF - avec Antonio Banderas, Asier Etxeandia, Leonardo Sbaraglia, Nora Navas, Julieta Serrano… et Penélope Cruz...
Prix d'interprétation masculine pour Antonio Banderas au Festival de Cannes 2019.

(ATTENTION ! Cette page est une archive !)

DOULEUR ET GLOIREDisons le d’emblée et avec enthousiasme : Douleur et gloire est l’un des plus beaux films de Pedro Almodóvar, et probablement aussi le plus intime, le plus personnel. Un film ample et maîtrisé, superbement écrit et construit, d’une élégance formelle, d’une puissance évocatrice renversante, touchant à la perfection dans son interprétation, son image, sa musique, sa direction artistique, ses dialogues, ses ellipses… et dans l’assemblage fluide de tous ces éléments !



Antonio Banderas (extraordinaire) y campe le célèbre cinéaste Salvador Mallo, alter-ego d’Almodóvar qui lui a prêté ses costumes pittoresques, sa coupe de cheveux et jusqu’à son propre mobilier… Sans oublier sa douleur, condensé de maux physiques, existentiels, émotionnels, psychologiques. Une douleur qui tiraille quasiment chacun de ses gestes, y compris artistiques. Comment créer quand la souffrance n’est plus un moteur, mais une entrave ? Comment ne pas douter quand la gloire confine au déclin ? Salvador, ainsi pris en étau entre son manque d’inspiration, le sentiment d’avoir déçu et son anatomie malade, plonge dans ses souvenirs pour trouver le repos et reprendre goût au présent. 
D’abord pris dans l’apesanteur amniotique d’une piscine, les yeux fermés, Salvador se rappelle un des plus beaux moments qu’il ait vécu : sa mère Jacinta, joyeuse au bord de la rivière, chante au diapason d’autres lavandières et étend le linge fraîchement lavé sur les joncs et la menthe. Le petit garçon d’alors ne peut cacher sa fascination pour cette mère, dont la beauté voluptueuse transcende la rusticité de l’époque. Les cheveux en bataille, le sourire éclatant, la prunelle ténébreuse…

Salvador émigre avec ses parents à Paterna, un village près de Valence où ils espèrent trouver la prospérité. Ils s’installent dans une grotte troglodyte – le temple de son enfance. On porte l’eau dans des seaux, Jacinta reprise des chaussettes avec un œuf de couture, symbole ultime de résurrection et de vie, ce qui sert astucieusement à relier, dans la narration, le fil du passé et du présent ; de l’enfance des années 60 à la maturité triomphante des années 80. Puis viennent d’autres souvenirs. Son premier amour, la douleur de la rupture qui suivit, l’écriture comme seule thérapie pour oublier l’inoubliable, la découverte précoce du cinéma et du vide, la difficulté de se séparer des passions qui donnent à la vie sens et espoir. On navigue ainsi jusqu’à retrouver Salvador de nos jours, isolé, dépressif, victime de plusieurs maux, retiré du monde et du cinéma.
Ne vous méprenez pas, Douleur et gloire n’a rien de cérébral, rien d’élitiste. Au contraire : c’est une œuvre lumineuse, cathartique, qui tire admirablement parti des ressources de la fiction – de ces « coïncidences » qui n’arrivent que dans les films (ou presque). Tel le premier amant de Salvador tombant par hasard sur sa pièce de théâtre disant tout de son remord face à leur rupture… Ce même amant qui dira : « Il n’y a pas un film de toi que je n’aie pas vu », comme soulagé de voir que leur histoire continue à vivre, par des évocations, des réminiscences en images.
Au-delà de deux histoires d’amour qui marquèrent le héros et vont ici trouver une issue dans la fiction, ce sont les regrets vis-à-vis de sa mère qui vont s’effacer dans un délicieux retournement final. Les douleurs, ainsi exorcisées, finissent par apparaître mineures, quand elles ne sont pas directement moquées…

Douleur et gloire continue donc d’affirmer cette liberté qui a toujours défini le cinéma d’Almodóvar, par sa manière de multiplier les mises en abyme, d’éclater la narration entre le passé et le présent, entre l’auto-fiction et l’imaginaire. Sans jamais perdre de vue la beauté, ni l’émotion.