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LA LIGNE

Ursula MEIER - Suisse 2022 1h41 - avec Stéphanie Blanchoud, Elli Spagnolo, Valeria Bruni Tedeschi, India Hair, Benjamin Biolay... Scénario de Stéphanie Blanchoud, Ursula Meier et Antoine Jaccoud.

(ATTENTION ! Cette page est une archive !)

LA LIGNERemember… Avec Home, Ursula Meier signait un premier long métrage dans lequel le foyer familial s’établissait sur un improbable territoire, totalement isolé au bord d’une autoroute. Dans La Ligne, il est encore question d’un étrange et déroutant espace, délimité par une ligne bleue tracée naïvement par la jeune Marion, la cadette de cette famille dysfonctionnelle. Ce que raconte cette ligne est au cœur de ce film puissant et organique : à la fois symbole de la distance béante qui sépare parfois les membres d’une même famille mais aussi incarnation matérielle d’une mesure judiciaire visant à protéger l’agresseur de sa victime.

Le film s’ouvre en effet par une scène sans dialogue audible et filmée en un ralenti d’une rare élégance où des corps en mouvement semblent danser. La musique, douce et harmonieuse, dénote avec les images que l’on découvre peu à peu. On comprend vite que ce n’est pas du tout une chorégraphie, mais une dispute d’une extrême violence qui se joue ici. Dans l’intérieur d’un pavillon cossu niché au pied des montagnes, des objets valsent, se cassent et les visages se déforment sous l’effet des coups, pris soudain de rictus grotesques qui racontent la bestialité des humains quand ils ne parviennent pas à communiquer. Sur cet improbable ring, deux femmes s’affrontent : Margaret et sa mère Christina. L’objet de leur différent… une histoire de robe, celle de Marion, la jeune demi-sœur de Margaret.
Cette scène inaugurale est le socle sur lequel repose le film. Au fur et à mesure de l’intrigue, la mécanique qui a mené les protagonistes à cette escalade de violence va nous être révélée et les pièces de ce puzzle familial vont se mettre en place, construisant les contours d’un territoire impossible à conquérir pour ces deux femmes : celui de l’amour filial. Car, c’est une évidence, les tensions ne datent pas d’hier… Elles remontent même sans doute à la naissance, non souhaitée, de Margaret, quand Christina, jeune pianiste à l’avenir prometteur, a dû renoncer à une carrière de concertiste pour élever sa fille.
Après l’épisode violent de la première scène, Christina va porter plainte contre sa propre fille. C’est ainsi que dans l’attente de son procès, il est interdit à Margaret d’entrer en contact avec sa mère et de s’approcher à moins de 100 mètres de son domicile. Alors chaque jour, Margaret se poste à ce seuil délimité par la ligne bleue pour voir sa jeune sœur Marion, et lui donner les cours de chant que sa mère ne peut ou ne veut plus assurer.

Dans ses trois premiers longs métrages (le deuxième étant L’Enfant d’en haut), la réalisatrice s’intéresse donc à des rapports familiaux dysfonctionnels, voire toxiques, où la figure maternelle est souvent malmenée. Cela va encore plus loin ici avec cette mère-ogresse incarnée avec force par Valeria Bruni Tedeschi dont le jeu à fleur de peau rend son personnage imprévisible, au bord du déraillement – la méchanceté parfois gratuite de Christina lui donne un relief fascinant. Dans le rôle de Margaret, on découvre Stéphanie Blanchoud, qui est également chanteuse et co-scénariste du film. Elle incarne avec une intensité poignante ce personnage complexe, toujours sur le point d’exploser, dont on saisit les blessures secrètes autant que l’irrépressible désir de briser l’armure de sa mère.

La Ligne est tout sauf linéaire. Comme celle tracée au sol par Marion, le film parcourt et dessine les obstacles de ce terrain familial miné pour tenter d’en percer à la fois les mystères et les traumas. L’exploration de ce territoire mental est fascinante.